• Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille

A la recherche de nos racines

Voyage à Madagascar
A la recherche de nos racines
Chez les Betsimiraka

Tout commence par mon poème glorifiant Dimitile, notre esclave marron
Guettant toujours son plateau
Au cœur d’une fête, le 08 mai 2006

 Dimitile un jour de liberté

Ce jour de liberté,
Petit malgache, j’étais devenu un artiste
Oui, ce beau jour, j’étais vraiment un artiste
Cet illustre jour qu’on a nommé liberté
Jour d’esclaves libérés, nuit d’amants retrouvés
Ce jour de liberté,
Moi Dimitile guetteur, d’en haut de la foule
Je guettais avec Jeaneton déjà bien saoule,
Compagne rallumant le souvenir des sentiers
Ma Jeaneton dérobée de sir majesté
Ce jour de liberté,
Il faisait gai et chaud parmi vos rameaux fleuris
Milliers d’oiseaux se ramassaient au fond de leur nid
Eole avait soufflé fort les souvenirs lointains
J’effaçai un reste de poussière du souverain
 Ce jour de liberté,
Je rallumai mille étoiles dans le décor géant
J’éclatai milliards de galaxies au firmament
Moi, le supernova pourchassais les blanches âmes
Je vous guettais avec ma Jeaneton, ma dame
Ce jour de liberté,
Je vous ai vu verser des bombances d’amour
Au rythme de vos corps tout entier en tambour
Vous donniez du bon rhum à mon meilleur visage
Je devins votre maître protecteur bon et sage
Ce jour de liberté
Vous étiez de nombreux artistes pour mes câlins :
Une prêtresse malgache, déballant son précieux écrin
Mico   le grand, extirpant tous vos maux et pêchés
Goliris, Eva, encore et encore…

…Mythe, mirage ou réalité ?

                                                             Gilbert Lorion

C’était le 8 mai, jour de la commémoration de l’esclavage à Dimitile, sur le plateau. Ce fut une belle cérémonie publique, médiatisée avec de nombreux invités dont une association malgache. Il y eut à ciel ouvert une pratique cultuelle pour célébrer nos ancêtres malgaches marons ayant vécu  dans ces lieux et ayant disparu sans sépulture dans des conditions atroces. Ainsi jeunes et moins jeunes réunionnais, touristes de passage, toutes classes confondues ont pu apprendre une facette de notre histoire.

Suite à cela, quelques membres de l’association se sont rendus à Madagascar dans le but de connaître davantage nos origines esclaves. Nous étions sept : une guide anthropologue ayant double nationalité (Charlotte Rabechal ), un chauffeur malgache, puis quatre membres de l’association : Mico Bedo, Jean Daniel Payet, Pierrique Rivière, notre caméraman David Boileau et moi-même Gilbert Lorion. Nous nous sommes fixés l’itinéraire suivant : De Tamatave à Majunga en passant par Tananarive, aller retour. Il s’agissait de s’arrêter dans des lieux stratégiques : ports d’exportation d’esclaves, lieux de marché d’esclaves, lieux de culte,…
 Nos représentations de chasseurs d’esclaves avec des fusils dans une population indigène ont sûrement changé. Nos représentations sur les pratiques cultuelles ont aussi changé : une pratique occultée par les apports des religions occidentales, un sujet tabou chez bon nombre de malgaches. Je m’arrêterai en particulier chez les Betsimiraka.

Pour comprendre les Betsimiraka, il faut comprendre la composition des différentes ethnies malgaches, leur répartition, leur histoire dans laquelle s’inscrit évidemment la nôtre, celle des réunionnais.  
 
 1. Composition de la communauté malgache
1.1 Liste des ethnies, localisation, origine
La communauté malgache est composée «officiellement» de 18 ethnies principales, chacune parlant sa variété linguistique de malgache: merina, betsileo, betsimisaraka, sakalava, etc. Les noms donnés ont une explication géographique.  
1) Merina : «ceux des hauteurs»; d’origine asiatique (indonésienne) assez marquée, ils résident au centre de l’île.
2) Betsileo : «ceux qui sont invincibles»; ils vivent dans la région de Fianarantsoa (centre-est) et sont d’excellents riziculteurs et artisans du bois.
3) Betsimisaraka : «ceux qui ne se séparent pas»; tribu la plus importante vivant le long de la côte est, ils cultivent le café, la girofle et la canne à sucre.
4) Sakalava : «ceux des longues vallées»; ils occupent un territoire très vaste sur toute la côte ouest, du nord jusqu'à Tuléar (à l’ouest).
5) Antaisaka : «ceux qui viennent des Sakalava».
6) Antandroy : «ceux des épines», ils vivent à l’extrémité sud de l’île.
7) Mahafaly : «ceux qui font les tabous», voisins des Antodroys, ce sont des sculpteurs.
8) Vezo : ce sont des pêcheurs de l’Afrique de l’Est installés au sud de l’île.
9) Bara : d’origine bantoue, ils sont souvent éleveurs de zébus.
10) Antakarana : «ceux de l'ankara : la falaise»; ce sont des pêcheurs et des éleveurs (au nord).
11) Antemoro : «ceux du littoral», ce sont en grande partie des cultivateurs.
12) Antaifasy : «ceux qui vivent dans les sables», sur la cote est.
13) Masikoro : agriculteurs du sud de l’île.
14) Antambahoaka : un groupe du Sud-Est d’origine arabe; ils se disent descendants de Raminia, un personnage parti de la Mecque vers le Xe ou le XIe siècle.
15) Tsimihety : «ceux qui ne se coupent pas les cheveux», vivant dans le Nord-Ouest, ils sont éleveurs et riziculteurs.
16) Tanala : «ceux qui vivent dans la forêt», vivent sur les falaises de la côte Est, dans la forêt; ils détiennent un grand savoir sur les plantes médicinales.
17) Bezanozano : «ceux aux nombreuses petites tresses», ce sont des forestiers de la côte Est.
18) Sihanaka : «ceux qui errent dans les marais», ils habitent dans la région du lac Alaotra, agriculteurs (nord-est).


1.2 Carte ethnique
 
Notre groupe a donc traversé la région des Betsimiraka, la région des Merinas et la région des Sakalava. Qui sont ces peuples qui nous intéressent ?

2. Histoire du peuplement malgache

1 Il y a 160 millions d’années – Madagascar est né en se séparant du continent africain
2 Il y a 80 millions d‘années- Madagascar se sépare de l’Inde
3 Vers - 2000  – Madagascar est occupé par des Indonésiens ou des peuples de descendants métis africano-indonésiens.
4 800-900 – Des marchands arabes commencent à commercer le long de la côte Nord
5 A la fin du 1er millénaire, les arabes installent des comptoirs sur la côte nord di l’île. Des populations islamiques se retrouvent aujourd’hui dans les sud (Antemoro, Antambahoaka…)
6 Au 11ème siècle, les comptoirs arabes sont détruits par les navigateurs portugais
7 En 15OO Le portugais Diégo aborde l’extrème sud de mada. Essai de christianisation.
Les portugais découvrent une population du Mozambique. Les descendants s’appellent les Makoas,  installés au nord ouest. Cette population africaine est issue de la traite d’esclaves.
Fin du 16ème siècle les hollandais s’installent à la baie d’Antongil qu’ils abandonnent ensuite au profit du cap.
Au 17ème siècle, tentative des Anglais mais échec.
8 17ème siècle : réussite des français pour un commerce florissant
1637 Création de la compagnie de l’Orient pour l’exploitation coloniale de la grande île et les îles adjacentes
1642 Sous Henri 4 la compagnie s’installe à St Luce, Ste Marie, Fort Dauphin. Pronis est un mauvais administrateur.
1648 Flacourt remplace Pronis
1656 Création d’une nouvelle compagnie « Rigault » qui administra de 1660 à 1665
1664 Création de la Compagnie des Indes Orientales.
1686 Un édit déclare l’île comme dépendance de la couronne.

Au XVIIe siècle, on compte de nombreux royaumes indépendants :
- Au sud-est, les ethnies aux origines arabo-islamiques (Antambahoaka, Antemoro, Antanosy et Antesaka).
-  Les peuplades essentiellement pastorales, comme les Bara, les Mahafaly, Antandroy et autres Masikoro se partagent les vastes territoires du sud de l'île.
-  À l'ouest s'étendent les immenses royaumes Sakalava du Menabe et celui du Boina, plus récent (XVIIIe siècle).
-  Sur la côte orientale, les Betsimisaraka assoient leur autorité,
-  Sur les Hautes Terres, les royaumes Betsileo mais surtout Merina étendent leur domination. La traite des esclaves favorise alors une politique d'expansion territoriale et profite à ceux qui disposent d'armes à feu. Ainsi, l'hégémonie Sakalava s'explique par le contrôle des principaux postes de traite de la côte ouest avec l'appui des commerçants Antaloatra. Le royaume Sakalava s'affaiblira à la fin du XIXe siècle en raison de querelles de succession et d'un handicap lié à l'immensité des territoires occupés par une population dispersée et nomade.


1786 1786-1810 Oeuvre unificatrice du souverain mérine Andrianampoinimerina (la mer sera la limite de ma rizière » disait-il.
1800 Concurrence entre Français et Britaniques.
1807 Premier vote de l’abolition de l’esclavage par les britaniques
1810 Radama 1er, fils de Andrianampoinimerina (1810-1828)  poursuit l'œuvre de son père en entreprenant de conquérir l'île entière, aidé dans sa politique par les Britanniques.
1811 Lorsque la Grande-Bretagne conquiert Bourbon puis l’île de France, la question est réglée. Le 14 mai 1811 le décret d’abolition est publié. Il est, cependant, appliqué avec peu de sévérité, le souci des autorités anglaises étant de ne pas heurter les colons. De ce fait ces derniers se livrent à une traite plus ou moins clandestine, traite qui redevient légale, quand en 1815, l’île est rétrocédée à la France.
1815 Les Français occupent Tintingue, Tamatave, Full Pointe
1817 Les traités anglo-malgaches de 1817 et 1820  reconnaissent Radama 1er comme étant roi de Madagascar et lui apportent une coopération militaire. Radama 1er pratique la traîte.
1817 Ramada 1er étend son royaume aux régions de Tamatave.
Les anglais persuadent Ramada 1er de cesser la traite.
1822 Extension du royaume de Ramada jusqu’à Majunga (hostile aux étrangers).
1828 Règne de Ranavalona 1e, veuve de Ramada  (1828-1861) marqué alors par une politique très traditionaliste, anti-européenne et antichrétienne.
1831 Les Français perdent la guerre contre les Merinas. Ils perdent alors les pays conquis. Jusqu’à 1890, nombreux conflits avec les Merines.
Dans le même temps, Le 4 mars 1831, une nouvelle loi est promulguée et appliquée à Bourbon le 26 juillet. Cette fois la traite n’est plus un délit mineur mais bel et bien un crime.
1840 Les Français s’allient aux Sakkalaves eux-mêmes hostiles aux Merines.
1861 Règne de Ramada 2 qui se rapproche des européens
1863  Assassinat de Ramada2
1864 le Premier Ministre Rainilaiavony protestant qui épousa successivement trois reines conserva le pouvoir durant plus de trente ans (1864-1895).
1865 Sous le règne de Ramada 2 traité d’amitié avec l’Angleterre
1867 Traité d’amitié avec les Etats-Unis
1868 Traité d’amitié avec la France
1890 Accord entre les puissances européennes qui accordent la primauté à la France sur la Grande Bretagne concernant la colonisation de Madagascar
1895 Gallieny est nommé gouverneur général de Madagascar.
1896 Les Merines, lâchées par leurs alliés (Angleterre) perdent la guerre. Madagascar devient domaine colonial français
1897 Galliéni exile la reine Ranavalona 3 à la Réunion
Le Général Galliéni met un peu de paix dans l’île. Construction de routes, chemin de fer, école de médecine…
1914 Gallieny est nommé gouverneur militaire de Paris
1960 Indépendance de Madagascar
Le premier président de Madagascar, Philibert Tsiranana, favori de la France -l'anciennne puissance coloniale -, fut élu quand son Parti social démocrate (Pisodia) remporta le pouvoir lors de l'indépendance en 1960, et fut réélu sans opposition en mars 1972. Cependant, après à peine deux mois, il démissionna sous la pression de démonstrations anti-néocolonialistes massives. L'agitation se poursuivit, et le successeur de Tsiranana, le général Gabriel Ramanantsoa, démissionna le 5 février 1975, transmettant le pouvoir exécutif au lieutenant-colonel Richard Ratsimandrava- défavorable aux intérêts français -, assassiné six jours plus tard. Un directorat militaire provisoire fut alors mis en place jusqu'à ce qu'un nouveau gouvernement soit formé en juin 1975, sous l'autorité de l'amiral Didier Ratsiraka

1975 Formation du gouvernement de Didier Ratsiraka. Sa constitution est basée sur un état très centralisé. Une opposition réduite est tolérée. La presse est censurée
1982 Réélection de Ratsiraka.
1989 Réélection de Ratsiraka. l'élimination de la censure de la presse
1990  formation de partis politiques supplémentaires
1991 Ratsiraka remplaça son premier ministre en août  mais endura un revers irréparable peu de temps après, quand ses troupes firent feu sur des manifestants pacifiques défilant dans son palace de banlieue, en tuant plus de trente. La « Convention Panorama » qui en résulta, le 31 octobre 1991, dépouille Ratsiraka de quasiment tous ses pouvoirs
1992 Une nouvelle constitution fut ébauchée par un Forum national largement représentatif, organisé par le Conseil des Églises Chrétiennes de Madagascar (FFKM

1993 Victoire du leader des Forces Vives Albert Zafy sur Ratsiraka

1996 Zafy fut destitué par la Cour constitutionnelle le 5 septembre 1996. Paradoxalement Didier Ratsiraka fut réélu aux élections du 29 décembre 1996
2002 Le président est Marc Ravalomanana et le Premier ministre Jacques Sylla depuis février ou mai 2002, (la date est contestée, Ravalomanana ayant procédé à deux investitures).
2006 L'élection présidentielle a eu lieu le 3 décembre 2006. Treize candidats étaient en lice, dont une femme, Elia Ravelomanantsoa. Elle a été remporté par le président sortant Marc Ravalomanana.

 3. Qui sont les Betsimisaraka ?
“Les nombreux qui ne se séparent pas”
3.1 Histoire des Betsimiraka dans l’histoire malgache

Jusqu'au début du XVIIIe siècle, les peuples qui allaient constituer le noyau du groupe betsimisaraka se dénommaient respectivement, Tsikoa ou Betanimena au sud, Varimo au centre et Anteva au nord. Chacun de ces peuples possédait ses propres particularités culturelles et linguistiques et entretenait des relations conflictuelles avec ses voisins. Ces hostilités étaient constamment encouragés par les nombreux traitants européens établis dans la région pour troquer des armes et autres objets en échange surtout d'esclaves destinés aux plantations de l'extérieur. C’est la structure sociale et politique de Madagascar qui a facilité le commerce des esclaves. Au sein de plusieurs petits royaumes côtiers, les sociétés étaient  stratifiées en nobles, roturiers, et esclaves donnant l'allégeance à un(e) seul(e) roi ou reine. Les villes sont devenues des centres du commerce où bétail et esclaves, pris lors de guerres.
 Outre la généralisation de l'insécurité, cette présence européenne fut également à l'origine de l'apparition du groupe des malato ou zana-malato (« mulâtres ») dont les membres étaient issus des unions entre les Européens et les femmes indigènes. Ratsimilaho, le fondateur du royaume betsimisaraka était l'un de ces malato, son père étant un pirate d'origine anglaise et sa mère une anteva.
Ses troupes ayant été bien équipées en armes par ses nombreux alliés européens, Ratsimilaho réussit vers 1710 à s'imposer à la tête des peuples du nord après avoir repoussé une invasion conjointe des Tsikoa et des Anteva, conduite par le puissant roi Ramanano. Poursuivant ensuite la guerre, tout en menant une habile politique d'union avec différents partenaires, il finit par soumettre sous son autorité la majeure partie du littoral oriental dont il regroupa les peuples à l'intérieur d'une grande confédération dénommée betsimisaraka (lit. « Les nombreux qui ne se séparent pas »).
Après cependant la disparition de Ratsimilaho au milieu du XVIIIe siècle, son royaume à l'unité finalement bien factice retrouva peu à peu son état de morcellement entre les différents chefs locaux, parmi lesquels les plus puissants étaient les Malato qui rivalisaient entre eux. Ceci explique la facilité de la conquête de la région par les armées de Radama à partir de 1817. Depuis lors, jusqu'au moment de la colonisation française, les Merina réussirent à y maintenir leur autorité.
La localisation des Merina dans les montagnes centrales leur a offert un moyen de protection contre les ravages de la guerre qui se sont produits parmi les royaumes côtiers. Organisés comme les royaumes côtiers dans une hiérarchie entre nobles, roturiers, et esclaves, les Merina ont développé une institution politique unique connue sous le nom de fokonolona (conseil de village). A travers le fokonolona, les aînés de village et d'autres notables locaux pouvaient décréter des règlements et exercer une mesure de contrôle local sur des sujets tels que les travaux publics et la sécurité.


3.2 Notre traversée chez les Betsimiraka

Tout commence par notre arrivée à Tamatave après deux jours de traversée sur le « Trochetia », bateau mauricien faisant la traversée des îles Maurice, Réunion, Madagascar.

3.2.1 Histoire de Tamatave

L’origine du nom de la principale ville de l’Est est discutée. La version la plus répandue en attribue la paternité à Radama Ier. Le roi merina, qui n’avait jamais vu la mer, porta un peu d’écume à ses lèvres quand il atteignit ces rivages de l’océan Indien, au cours de sa campagne militaire de 1817.
Se tournant alors vers son état-major, il se serait exclamé : Toa masina! (Comme c’est salé !).
Très tôt occupée par les pirates, Tamatave fut le siège de nombreux affrontements. Au XIX siècle, en 1807, Napoléon Ier  envoie un représentant de la France. Dès lors, la ville fut convoitée par la couronne d'Angleterre qui envoya ses navires assiéger la ville, depuis Maurice qu'elle gouvernait. L'Angleterre qui avait aboli l'esclavage en 1807, mit fin à la traite des esclaves, très florissante dans le nord de TAMATAVE. Elle resta sous la protection de Maurice jusqu'en 1814 date à laquelle elle fut rendue à la France par le traité de Paris. Un interprète Betsimisaraka se proclama chef de la cote orientale avec sa résidence à Tamatave. Après trois années de règne il rejoignit la confédération du roi mérina Radama Ier  En 1845, Français et Anglais unissent leurs flottes pour attaquer les ports Malgaches, dont TAMATAVE. Ils furent repoussés, même lors d'une deuxième tentative, en 1883. Cette période de combats s'acheva finalement en 1885 par un traité de protectorat qui soumettait Madagascar à l'autorité française.

Les noms donnés aux rues de TAMATAVE témoignent de cette présence coloniale: rue Paul DOUMER, Boulevard JOFFRE, rue BIR HAKEIM.

3.2.2 Nos investigations à Tamatave

Nous avons deux jours de repos et nous commençons nos investigations aux alentours du Port. Charlotte nous conduit vers une grande bâtisse coloniale en bord de mer.

 

 Charlotte a l’avantage de ressentir les choses qui ont marqué l’esclavage dans son pays, cela se traduit selon elle comme un frissonnement et un tremblement de son corps lorsqu’elle traverse une zone de souffrance historique. 

 

  C’est ce qu’elle a ressenti auprès de cette maison qui sombre dans un état de délabrement. Elle est habitée par une veuve d’un fonctionnaire de police. Moyennant quelques arias, cette dame accepte de nous faire visiter les lieux. Nous entrons dans les caves. Nous nous éclairons à l’aide de torches et de bougies. Nous découvrons des pièces cloisonnées sous de grosses poutres de béton, sur un côté, il y a une espèce de trappe. Nous nous posons au-moins une  question : « Ces caves auraient-elles pu servir de lieux de transit à des esclaves ramassés en attendant leur embarquement vers les îles Maurice, Rodrigue ou Réunion ? »

Les caves sont  sombres et bien mystérieuses.

Cave

Nous remontons au-dessus et nous distinguons une dalle menant à un sous-terrain qui sert aujourd’hui d’évacuation des eaux de pluies. Dans une salle à l’intérieur une espèce de dévaloir étroit, entouré de béton mènerait semble-t-il jusqu’à la mer. Nous nous posons d’autres questions : « Ce dévaloir était-ce vraiment conçu à l’origine pour l’évacuation des eaux ? Ces organisations n’avaient-elles pas d’autres fonctions ? » Toujours est-il que la veuve ne connaît rien à ce propos. Jean Daniel, un peu plus connaisseur en matière d’architecture coloniale a du mal à dater cette construction. Ce qui est pratiquement sûr, d’après certains indices c’est qu’il y a eu des aménagements récents datant d’après l’esclavage.
Beaucoup d’incertitudes demeurent mais on peut dire cependant que des mouvements liés à l’esclavage ont marqué ces alentours. 

Nous nous dirigeons ensuite à la pointe « Tanio ». Tanio signifiant en malgache « lamentations ». « Larmes de ceux qui partent, larmes de ceux qui restent ». Ce lieu a vu sûrement des hommes en grand nombre partir sur les négriers contre leur gré. Nous recherchons un phare « Le phare Tanio ».  Nous ne l’avons plus retrouvé  car il a été emporté par le cyclone Gélada en 1996. Je n’ai pas retrouvé la datation précise de sa construction.

Le phare Tanio détruit par le cyclone Gélada en 1996.
A-t-il vu les négriers ?  
Photo d’archive

3.3 Pause à Andasibe

  

Nous continuons notre périple vers Tananarive. Une pause s’impose près du parc national de Mantadia Andasibe. Nous nous arrêtons dans un petit hôtel familial « La cascade » recommandé par Charlotte. Mantadia Andasibe se trouve toujours dans la province de Tamatave à 140 km de Tananarive et 200 km de Tamatave. Nous sommes toujours chez les Betsimiraka. Le parc National a 15000 ha. Le climat est humide avec une température moyenne de 18 degrés. Une réserve spéciale est dédiée au grand limurien « indri indri ». Les rituels sont fréquents. Un grand hôtel s’y trouve mais nous ne l’avons pas choisi, préférant plutôt la découverte de l’ambiance familiale chez l’habitant.

3.3.1 Accueil chez l’habitant


Mama Lys nous accueille. C’sert une femme d’une cinquantaine d’années. Derrière son visage assez souriant se cache un véritable chef d’entreprise. Elle est cultivée. Ce village, elle l’a fait naître, il est constitué d’une centaine d’habitants, d’une petite école. Mamy Lys régente tous ces habitants qui lui doivent une certaine obéissance.
 
Aucune grande décision n’est prise par un de ces villageois sans qu’elle ne le sache et sans qu’elle donne son aval. Il faut dire aussi qu’en échange, Mama Lys s’arrange pour qu’il ne leur manque de rien, surtout à manger. Il n’y a pas d’électricité, par contre une belle chute d’eau irrigue la région fort bien arrosée. 

Nos repas sont à base de manioc, de viande de zébu et de légumes cultivés autour de l’habitation. Tout le village est affairé au bon déroulement. Les repas sont cuits au feu de bois, dans une cuisine propre, rappelant les cuisines créoles réunionnaises d’antan. Nous eûmes des festins pour pas cher. La lessive est faite par des dames.

3.3.2 la maison
Nous logeons dans une habitation traditionnelle de la côte Est. Nous portons nos observations sur ce type de construction qui nous donne des idées pour l’aménagement de notre plateau du Dimitile. Le raviniala y est employé sous ses trois formes : le raty (feuilles du raviniala séchées) pour la couverturre, le falafa (pétiole du raviniala sec) pour les parois et le rapaka (planches obtenues à partir du tronc du raviniala) pour le reste de la maison. 


 

Sur la photo, on distingue à gauche le restaurant et à droite une chambre. Tout est en végétaux. D’après Charlotte, une maison malgache n’est pas faite pour être définitive, elle doit être à l’image de l’homme « vivre un temps et mourir ». C’est propre, on y vit bien, contrairement à bon nombre de logis qu’on a pu distinguer jusqu’à maintenant le long de notre trajet. Pour l’aménagement du Dimitile, on peut retenir la philosophie générale avec cependant quelques adaptations concernant tes types de végétaux. Nous n’avons pas de ravinalia à profusion.

3.3.3 Echange avec les habitants
 Nous y sommes pour deux soirées. Une petite épicerie existe en aval, on peut s’y approvisionner d’un minimum vital. Nous décidons le soir de notre arrivée de flâner en direction de l’épicerie dans le but de faire quelques courses. Quelques villageois nous accompagnent, nous profitons pour discuter de leurs mœurs. L’un d’eux dit s’appeler Mitterand, un autre De Gaulle. Etait-ce leur vrai nom ou des sobriquets. Toujours est-il qu’ils n’avaient pas le profil des personnages de Mitterand ou De Gaulle, ce qui nous a fait quelque peu sourire mais aussi nous interroger sur les noms malgaches. Charlotte nous a donné quelques informations : Les prénoms malgaches ont toujours une signification symbolique qui prédestine un peu l’avenir de l’individu: Natenaina pour une fille ou un garçon signifie espérer. Bolaade qui signifie beau dimanche. Machoandra signifie œil du matin. Fibara signifie lame de couteau. Il n’est pas rare, selon les renseignements obtenus par un compagnon de voyage que le malgache change de nom. Les noms comme Charlotte et Hugo notre chauffeur sont sûrement l’héritage de la colonisation française, … pire encore pour Mitterand et De Gaulle…
Revenons à notre ballade vers l’épicerie. Miko a acheté une bouteille de rhum. Mitterand s’est porté volontaire pour la transporter mais au bout d’un moment, il a disparu dans le maquis. Qu’a-t-il fait de la bouteille, je vous laisse deviner.  L’histoire fut racontée par nous à Mamy Lys qui gênée a sommé ses hommes de main de ramener Mittérand avant la nuit tombée. La punition fut terrible : Mitterand dut racheter à crédit avec Mamy Lys une autre bouteille de rhum le soir même  qu’il ramena à Miko avec des excuses. La novelle fit le tour du village. Il faut dire que ces ruses sont fréquentes chez les malgaches.e

3.3.4 Pratiques cultuelles chez les Betsimiraka

La moitié de la population malgache est chrétienne : catholiques sur les hautes terres  ou protestant protestants sur la côte (monotéistes ou animiste pour la plupart). Les musulmans ne représentent que 10 pour cent de la population sur la côte ouest de la capitale. Il existe aussi de nombreuses sectes. Le reste de la population, moins de cinquante pour cent a une culture ancestrale traditionaliste. La mort, pour la religion traditionnelle malgache, marque le passage du rang d'être humain au haut rang d'ancêtre (Razana). Ce dernier dominera d'un autre monde les générations nouvelles qui le craindront et l'honoreront à leur tour. Trois cérémonies importantes accompagnent la mort. Il s'agit des funérailles, du "Famadihana" (exhumation) et des sacrifices. Bien entendu les formes dont peuvent prendre ces cérémonies diffèrent suivant les régions et je ne citerai que la pratique funéraire des Betsimiuraka : Les tombeaux sont souvent composés de deux demi-troncs d’arbres renfermant le corps protégé par un abri de bois. Autrefois, chaque village Betsimisaraka érigeait un “Fisokina”, ou poteau de bois fourchu parfois surmonté de crânes de zébus. J. Devic nous donne la signification de ces poteaux sacrés : “Le Fisokina”, ou “jiro”, placé au cœur du village personnifie les ancêtres particuliers à chaque clan… “Les Fisokina sont à la fois le symbole du clan, le monument des ancêtres et l’instrument des sacrifice. Ces pratiques cultuelles viennent des Vazimbas, premières vagues successives venant du sud asiatique. Ces monuments cultuels  ainsi que les pratiques cultuelles ne se voient pas en bord de route. Il faut aller les chercher au milieu de la forêt, encore faut-il le savoir et y être invité. Notre guide Charlotte nous sera très  utile à ce propos.

3.3.5 Une cérémonie cultuelle

Le soir, en toute discrétion, une expédition se prépare pour le lendemain : participation à une cérémonie cultuelle avec certains villageois dans la forêt du parc. Je ne comprends pas bien ces cachoteries. Charlotte nous explique : Mama Lys est pratiquante catholique et de ce fait elle n’accepte pas que ses villageois pratiquent cette religion ancestrale. Bravo la tolérance !
Aussi nous faisons très attention à ne pas déranger notre hôtesse. Nous nous nous mettons d’accord pour une ruse : laisser les villageois s’en aller à pieds puis les rejoindre en cours de route. Cela se passe bien.
Nous arrêtons notre voiture dans le parc puis nous suivons le Tangalamena dans la forêt. On s’arrête auprès d’un arbre giganstesque.  Un crane de zébu est fixé à un pieux. Des traces de sacrifices d’animaux sont bien présentes : sang, plumes, miel…Le maître de cérémonie donne des consignes. Tout commence par une présentation de chacun de nous aux ancêtres. Du miel et du rhum est versé sur le tronc. Chacun de nous est invité à dire quelque chose aux ancêtres.
Tout est traduit en français ou en malgache par Charlotte. L’arbre devient vite un psychiatre absorbant les problèmes des uns et des autres « Un garde chasse avec nous se lamente car il n’arrive plus à raisonner les braconniers… ».  Tout est entrecoupé d’un petit coup de rhum « un coup pour l’ancêtre, un coup pour le vivant »…

 

Nous méditons ensuite sur nos pratiques à Dimitile. Chez nous , tout se passe autour d’une stèle. Il serait judicieux de faire pousser un arbre afin de se rapprocher davantage des pratiques malgaches. Sinon, d’un point de vue du déroulement, nous y sommes assez proches.

 

Tout continue par un poème

Chez les Betsimiraka


Nous étions  sept roulant notre carosse pour dix-sept
Cinq vasas métissés fouillant tous les travers.
Notre guide mulâtresse Charlotte parlant à tue-tête.
Notre chauffeur Hugo accompagnant la fête.

Nous vîmes  la pointe Tanio, jadis lieu de pleurs
Nos sanglots rejoignèrent ceux de nos ainés
Larmes de ceux qui partaient, loin de leurs frères et sœurs
Larmes de ceux qui restaient, à jamais humiliés.

Nous cherchâmes en vain des monuments érigés
Des fisokinas, vrais instruments sacrifices.
Nous cherchâmes des troncs, sépultures de nos ainés
Attendant l’heure du retournement par leur fils.

Nous cherchâmes longtemps chez les Betsimiraka,
Jadis, Guerriers Anteva, guerriers varino,
Gurriers Betanimena parsemés ci et  là.
Nous ne trouvâmes que des héritiers de pirates mulatos.

Des plus rusés, des soit-disant purs de sang
 Avaient chassé, effacé puis christianisé.
Il ne restait plus que des obéissants
Courbés autour d’une mama acculturée.  

Ces rusés, friandises dans les mains, le cœur sale,
Avaient troqué puis enchaîné des hommes par les pieds
Les malheureux emplissaient les puantes cales,
Regardant derrière eux, leur culture s’évaporer.
 
Miko sortit soudain, implora le soleil.
Et jaillirent alors au détour d’une bruyère,
Sous nos yeux illuminés devenus vermeils
Des disciples de Valona prêts pour une prière.

Nous offrions une place à nos furtifs
Arrivait d’abord grand et fier le Tangalamena
Le maître de la ceremonie, le plus adulte
Marchant encore sur la plante des pieds, encore droit
Portant fièrement tout haut le flambeau du culte


Suivait le petit De Gaulle, sortant du maquis
Il avait perdu son doux nom de  bolaade,
Signifiant, beau dimanche, grand jour ou il naquit
Indigné mais présent, pour la belle ballade.

Suivait  le  surnommé donné
Il s’appelait jadis machoandra
Entendons par la œil du matin
Mais ils n’ont pas voulu cela

Puis Mittérant, un saubriquet 
Il s’appelait avant fibara
Mais ils n’ont pas préféré
Lame de couteau, non, pas ça.

Ainsi d’autres que leur père
Les avaient rebaptisés
D’autres que leurs frères
Les avaient refaçonnés
Merci Ô grand Tangalamena
Merci d’avoir su résister
Merci d’avoir voulu nous emmener

Bien loin dans ta forêt où nul ne passe
Où nous vîmes votre ficus, arbre sacré des dieux
Où nous vîmes votre Fisokina, cornes ornées
De sang divin, resplandissant sur son pieux

Oui, nous vîmes cela
Mais pour combien de temps encore
Pour peu que d’autres mamas,
Pour peu que d’autres Ténors,
Viennent et trépassent tout çà
Pour d’autres défits encore et encore…

Cimendef et Mariane
Mafate et Rahariane
Dimitile et Janeton
Simagavole et Matouté
Jean Mousse et Marie Case…